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Le théâtre du Pavé poursuit sa
route en compagnie de Duras jusqu'au 11 février. Lectures, théâtre,
cinéma, le cycle consacré à la grande Marguerite se poursuit sur la scène
et dans des lieux amis. Après "La Musica deuxième", c'est donc à partager
"La douleur" que nous convie, dans un monologue fervent, l'hypnotique et
épidermique Sylvie Maury.
Au fil de la plume...
écrire dit-elle
Fondu au noir, un peu de
lumière d'où monte la voix. Elle, une femme, Marguerite Duras/Sylvie
Maury. A l'heure qu'elle décrit là, elle attend son mari, Robert L.
(interprété par Robert Antelme), déporté dans les camps de concentration,
dont elle est sans nouvelles depuis des mois, ne sachant s'il est mort ou
vivant. On est en avril 1945, dans Paris qui sent venir le printemps puis
l'été, les premières cerises de la fin de 6 ans de guerre. Quartiers
entiers en quelques lignes, rues aux noms évocateurs, notations
d'atmosphère et talent sans pareil pour passer de l'intériorité la plus
noueuse aux aléas du dehors, Marguerite Duras impose en douce un ton très
personnel. Toujours minimaliste, direct, sans fioritures, nageant aux
confins de la fiction et de l'autobiographie, musical dans ses
répétitions, austère et sensuel tout ensemble, le style hypnotise,
envoûte, séduit. Le récit pourtant tient en un mot, l'attente. Sans
d'autre objectif apparent que de nous faire partager le temps qui
s'égrène, goutte à goutte. L'attente lente, longue, insidieuse, follement
inquiète, bientôt insoutenable au fur et à mesure que les camps sont
libérés et que les prisonniers reviennent. Jusqu'au retour, enfin. Et à la
lente remontée des ténèbres.
Sur le fil de la voix...
dire quand même
Publié en 1985, le texte de
La douleur, date en grande partie des Cahiers de guerre que Duras écrivit
pendant l'Occupation. Sylvie Maury et Francis Azéma qui met en scène, ont
coupé dans le texte quelques personnages secondaires et resserré
l'ensemble autour de cette femme et de sa douleur. Ultra sobriété dans la
mise en scène, ultra densité dans le jeu, on est tenu, de bout en bout,
ferrés serait plus juste. Comme des poissons hors de l'eau, on boit le
flot de paroles, toujours clair, limpide, sans pathos inutile. Un texte
qui suffit, en soi, à émouvoir profondément, magnifié par le jeu d'une
comédienne en état de grâce qui ne lâche rien, pas une once de larmoyant,
pas un brin de complaisant. On sort sonné, d'un monologue hypnotique de
plus de deux heures passant comme une fleur, tendu, serré, imprégné
jusqu'à l'âme des mots de Marguerite Duras qui touchent à coup sûr.
Lumières douces, affleurant ou s'éteignant, donnant du relief à une table,
une chaise, un fauteuil : dans son intérieur vidé de sa vie, la femme
marche ou s'assied, on la suit. Jusqu'au bout de sa nuit. Et de ses
insomnies. Quelques respires, fondus au noir, on souffle, elle reparaît.
Grand manteau noir, silhouette neutre, elle déroule le fil de sa pelote de
tristesse, douceur contre malheur, révolte contre résignation. L'amour, la
guerre, les camps, la mort, Duras écrit, mêlant sans relâche sa petite
musique intérieure aux fracas de l'Histoire en marche. Sylvie Maury la
fait entendre, ténue et têtue, fragile et inoubliable.
Une performance.
Cécile
Brochard |
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Fascinant tête-à-tête avec
Duras "La
Douleur" de Marguerite Duras n'a pas été écrit dans la fièvre de
l'attente. Celle du retour de son mari Robert L., résistant, agonisant à
Dachau en avril 45, au printemps de la libération et de l'ouverture des
camps par les alliés, mais plus tard, comme elle l'a avoué. On ne saura
jamais quand exactement ce récit a été écrit car l'auteur est parti avec
son secret. Cependant, elle dit dans sa préface qu'en relisant ce texte
"retrouvé dans un des tiroirs de sa maison de Neauphle-le-Château", elle
s'est trouvée devant "un phénoménal désordre de la pensée et des
sentiments auquel elle n'a pas osé toucher" et au regard de quoi, la
littérature lui a fait honte.
Récit autobiographique,
donc, que ce texte de 70 pages absolument pas fait pour le théâtre, mais
"passé" par la très jeune Sylvie Maury qui ne se sert que de sa
fantastique mémoire, d'un décor minimal et de quelques effets de lumière
pour nous le restituer dans sa nudité. Dans "La Douleur", Duras dit en
mots simples et phrases courtes le désarroi d'une attente anxieuse devant
laquelle elle est une femme résolue comme n'importe quelle autre, l'espoir
que la vie encore n'a pas tout à fait fui, le supplice du retour d'une
ombre, puis la lente réinsertion dans le monde des vivants de Robert L.,
avec sa cohorte de patience et de combats encore, et ce récit, enfin, qui
permet de prendre du recul avec l'horreur, la colère et la rage. Avec
beaucoup de sensibilité, de pudeur, et de vaillance, Sylvie Maury rend ce
texte d'un réalisme parfois inouï mais qui passe très bien, "pour
seulement transmettre une partie de notre histoire".
Entamé l'été dernier,
l'apprentissage de "La Douleur" s'est fait sans souffrance. Les
représentations à peine entamées aussi, puisque, dit l'intéressée,
"répéter une pièce dans la journée et en jouer une différente le soir, ça
crée un équilibre".
Annie
Hennequin |