“VERS UN THÉÂTRE ÉQUITABLE.”

Théâtre du Pavé de Toulouse - France - Midi-Pyrénées

Francis Azéma - Théâtre du Pavé

Étonnant de constater que le citoyen lucide, soucieux du monde dans lequel il vit et vivront ses enfants, se préoccupe à juste titre de son environnement, de la qualité des produits qu’il achète et de la façon dont se fabriquent ou se cultivent ces produits (pesticides, exploitation des enfants, salaires de misère, etc.) mais relâche parfois son attention dès qu’il va au théâtre.
 

Devenu spectateur, le voilà souvent qui court sans trop réfléchir se jeter dans le fauteuil moelleux d’un quelconque hypermarché de la culture, et qu’il se gave de spectacles sursaturés en vieilles ficelles et tape à l’oeil, en affiches publicitaires gigantesques et programmes en papier glacé, avec quelques vagues vedettes en guise d’agents de saveur, d’énormes scénographies pour les colorants et des abonnements huit mois à l’avance comme conservateurs. Avec ça, se dit-il, il est sûr d’en avoir pour son argent et c’est pour cela qu’aux saluts, il applaudit à tout rompre même s’il a dormi pendant deux heures.


Ce n’est pas qu’il soit bête ce spectateur-là, ce qu’il voit dans ces grosses structures est contrôlé, labellisé, subventionné, formaté, on y savoure ce qui se fait de mieux, parait-il, (c’est parfois vrai) et d’ailleurs, même Télérama en dit du bien... Oui, mais...

La notion de “théâtre équitable” consisterait à dire à ce même spectateur qu’il existe “aussi” dans son quartier ou pas très loin de chez lui, des petits théâtres, des petites boutiques qui, sans avoir les moyens des grosses machines en termes de publicité, de fonctionnement, de salaires... font un travail remarquable (modeste et génial) avec un souci de rigueur, d’honnêteté artistique, de chaleur humaine et de convivialité que l’on ne trouve pas toujours dans certains lieux froids et sans âme.
 

Dire aussi à ce spectateur que les comédiens qu’il voit là, sur la petite scène à cinq mètres de lui, ont un jeu nécessairement plus précis et plus difficile qu’à vingt, que ces comédiens sont souvent les mêmes, que l’on peut les voir évoluer, changer, mûrir... (comme ceux qu’on voit à la télé ou au cinéma) qu’ils habitent la même ville, le même village, le même quartier qu’eux. Dire à ce spectateur qu’ils construisent leurs décors, fabriquent leurs costumes sur place, que ces artistes participent du lien social, qu’ils tissent entre les gens des rencontres, des émotions rares et fortes, qu’ils sont présents dans la cité, qu’ils dirigent des ateliers, interviennent dans vos collèges, vos lycées, vos universités, qu’ils font partie intégrante de la vie locale.
 

Dire enfin, sans misérabilisme, que ces théâtres-là auraient vraiment besoin d’être fortement soutenus par les institutions : puisqu’il s’agit de l’argent des contribuables locaux, que cet argent ne serve pas uniquement des projets démesurés et lointains sous prétexte de répercutions nationales, médiatiques, éphémères et hasardeuses. Que certaines mairies, conseils généraux, conseils régionaux, que la DRAC (ministère) arrêtent de vouloir notre mort à petit feu mais plutôt qu’elles viennent voir ce que nous faisons, qu’elles nous aident à avoir du travail ici, des lieux pour travailler ici, pour se former ici, pour s’exprimer sans faire la manche et pour en finir une bonne fois avec cette précarité qui nous colle à la peau depuis la nuit des temps.


Des efforts louables ont été faits par certains (voir notre tableau des subventions), qu’ils en soient remerciés.

Devenir spectateur de théâtre équitable ce serait soutenir ces démarches, ces équipes, ces lieux de rencontres (et ils sont nombreux sur Toulouse et sa région : Le Pavé et le Grenier Théâtre, bien sûr, mais aussi la Cave Poésie, Jules Julien, le Grand Rond, le Théâtre de Poche, le Vent des Signes, le Tracteur à Cintegabelle, l’Éprouvette à Colomiers, le Sorano, le Chapiteau de L’AGIT, la Gare aux Artistes à Montrabé, le Hangar, le Moulin de Roques et d’autres lieux encore que j’oublie et qui vont m’en vouloir...
 

À tous ces lieux aussi d’être à la hauteur ! D’exiger une qualité professionnelle des artistes digne de la confiance du spectateur.

À nous de ne pas faire n’importe quoi, de travailler dans l’amour de notre Art et l’éthique de notre métier.

Bons théâtres équitables.
 

Francis Azéma

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