"Quand on entend Lagarce au théâtre, on entend
avant tout les mots et la voix. Ses phrases semblent à peine réfléchies,
soufflées en bouche par des acteurs dont on pourrait imaginer qu'ils
improvisent et qu'ils les ont pensées eux-mêmes. A ceci près qu'on entend
vite également, derrière l'apparente spontanéité, une musique trop raffinée
pour être née du simple hasard des conversations qui se jouent. Un art du
dialogue qui sait gommer après coup les artifices dont l'auteur s'est servi
pour le construire. Qui transcende le naturel et rend subtilement lyrique le
moindre échange, apparemment banal pourtant, entre les membres d'une même
famille. C'est le cas dans "Juste la fin du monde" par exemple, où
les procédés, comme les ourlets en haute couture sont tellement maîtrisés
qu'on ne les voit plus. De la belle ouvrage, du travail d'orfèvre qui révèle
par des phrases courtes, en apparence juste dites, en fait très écrites,
prévues, syncopées au bon endroit, les hésitations et les fragilités de
l'âme et des sentiments humains. Portée par le souffle, les hésitations,
l'écriture de Lagarce nous restitue la respiration d'un homme profondément
épris de nos échecs et de nos questionnements fragiles. Sous la douce
cruauté d'une langue presque chantée, fredonnée, parfois hurlée quand la
comédie humaine se fait trop douloureuse. Dans ce théâtre flotte partout "un
air de famille"…
Alors, forcément souvent, c'est drôle et
conjointement cruel : nous, fourmis engluées dans nos amours et nos désirs,
nos regrets et nos ratages, quel spectacle ! On rit, ça nous rappelle nos
dimanches en famille ou nos fâcheries d'amants tièdes. On se reconnaît ou on
voudrait bien ne pas s'y reconnaître, au choix. Mais Lagarce creuse
l'intime, fratrie, parents, amoureux, rien ne lui échappe. C'est l'humain
tout petit mais universel qu'il débusque au coin d'une réplique grinçante,
les rancoeurs, les non-dits, tout ce que l'on finit par se balancer quand on
l'a trop gardé pour soi. C'est la vie dans toute sa complexité, ses petites
mochetés, ses grands moments de solitude, de plaisir aussi. Il y a quelque
chose de quasi chirurgical dans cette volonté douce mais obstinée à traquer
le petit rien, le secret, le silence parlant. Alors c'est aussi douloureux,
parfois désespéré. Heureusement, vu la place que ça prend un texte comme
celui-là, Azéma le met en scène dans l'écoute, l'épure, le dépouillement.
Tout est sobre, sans boursouflures, "dire le récit", "retourner au texte",
"laisser chacun s'inventer ses images", s'effacer, c'est ce que font les
acteurs des vagabonds. Avec talent et humilité." Cécile Brochard